Histoire d’industries : La saga du « chemin de fer portatif » Decauville

Testé pour la première fois en 1875, le chemin de fer Decauville, d’abord utilisé pour faciliter les récoltes de betteraves de l’exploitation familiale, devient en moins d’une dizaine d’années un succès mondial. Comment expliquer une si belle trajectoire ?

Carte postale, 1889. Source : base Joconde, ministère de la culture.

A Paris, lors de l’Exposition Universelle de 1889 où est inaugurée la Tour Eiffel, un « petit train » Decauville transporte plus de 6 millions de spectateurs entre les différents lieux de l’exposition, sur un parcours de trois kilomètres.  A la fin de l’Exposition, Paul Decauville fait afficher sur des banderoles « le chemin de fer Decauville remercie les 6 millions de voyageurs qui lui ont accordé leur confiance », renforçant ainsi une notoriété déjà bien établie.

A cette époque les « chemins de fer portatifs » Decauville, utilisant des rails de 50 ou 60 cm d’écartement très faciles à installer, sont utilisés dans l’agriculture pour faciliter les récoltes, dans les mines pour transporter le minerai ou pour faire voyager des personnes sur des distances allant parfois jusqu’à plusieurs centaines de kilomètres. D’abord cantonné en Ile de France, le marché de Decauville devient rapidement mondial, et une communication efficace met en avant des implantations en Chine, en Amérique du Sud ou en Australie, et bien entendu dans l’Empire colonial français. Une usine de plusieurs milliers de m2 a été inaugurée en 1884 à Corbeil (aujourd’hui Corbeil-Essonnes), et Decauville est considéré comme un fleuron de l’industrie française. Or ce succès s’est réalisé en moins de vingt ans. Comment expliquer une réussite aussi foudroyante ?

Paul Decauville innove en perfectionnant un système existant.

En 1871, lorsque Paul Decauville, hérite de la vaste propriété agricole familiale située aux environs d’Evry à l’âge de 25 ans, il a de grandes ambitions. Son exploitation est la première en France à utiliser des machines agricoles utilisant la vapeur. Les gains de productivité sont énormes, mais sans animaux de traits, bœufs ou chevaux, récolter sur terrain boueux devient problématique. Decauville s’intéresse au système de l’ingénieur Corbin : il s’agit de faire circuler des wagonnets à deux roues sur des rails en bois, assez semblables à une échelle, et très simples à poser. Paul Decauville teste le système, qui ne le convainc pas : les rails s’enfoncent dans la boue, et les wagonnets sont instables. Il fait alors réaliser des rails de même gabarit, mais en fer, et améliore la stabilité des wagonnets en les dotant de quatre roues. En 1875, l’automne est particulièrement pluvieux et Paul Decauville décide de tester son nouveau matériel.  Pari gagné : les rails en fer ne s’enfoncent pas dans le sol, et peuvent être facilement déplacés entre les rangées de betteraves ; chaque tronçon peut être manœuvré par un seul homme la récolte de 9000 tonnes est sauvée, grâce à ce premier « chemin de fer portatif » …qui fera sa fortune.

Illustration tirée de l’ouvrage de Sylvia Rhodier, Les Decauville, l’histoire d’une réussite sociale, 2014.

Decauville n’a pas véritablement inventé un nouveau système de chemin de fer (des chemins de fer à voies étroites sont attestés en Angleterre dès les années 1850), mais il l’a amélioré, fiabilisé et surtout lui a trouvé un nouvel usage. C’est la première clef de succès. Il y en a d’autres…

Un marché à maturité

Les années 1875-1890 ne se caractérisent pas par une croissance économique exceptionnelle. En revanche, la mise en place du réseau ferroviaire français est achevée, et on commence à construire le réseau secondaire ; Decauville bénéficie de cette fièvre ferroviaire alimentée par l’idée que le chemin de fer constitue le moyen de transport le plus efficace et le plus moderne. Or les atouts du système Decauville sont nombreux : facilité de mise en place (un homme seul pouvait déplacer un rail, une équipe pouvait poser plusieurs centaines de mètres par jour), coût moins élevé qu’un chemin de fer traditionnel, fiabilité à toute épreuve. Cela permet d’envisager de nombreux usages : utilisation dans les exploitations agricoles modernes, mais aussi transport de minerai dans les houillères, chemins de fer touristiques dans les stations balnéaires en plein essor en cette fin du XIXème siècle, transport de personnes dans des zones où la pose d’un chemin de fer classique serait trop coûteuse…le contexte est donc favorable au succès du petit train Decauville, à une époque où l’automobile n’existe pas encore…

Un sens de la communication exceptionnel

Publicité Decauville parue dans Victor Billaud, Royan et ses environs, guide du touriste, Victor Billaud Editeur, Royan, 1890, p. lxxxiv. Cité par Jean-Jacques Marchi, dans Paul Decauville et le tourisme ferroviaire : un « modèle Decauville » Revue d’histoire des chemins de fer, 42-43 | 2012

Jeune entrepreneur issu d’une grande famille d’agriculteurs, Paul Decauville est doté d’un solide réseau et d’un excellent sens de la communication. Il ne ménage pas ses efforts pour promouvoir son « chemin de fer portatif ». Il met d’abord au point un storytelling efficace pour mettre en scène l’ingéniosité de son système, qui a sauvé sa récolte. Il publie des articles dans des revues spécialisées, comme le journal d’Agriculture pratique, qui avait déjà relayé l’installation de machines agricoles à vapeur dans son exploitation. Il organise des démonstrations sur ses terres, où il convie les plus gros agriculteurs de l’Ile de France ; il participe aux nombreux concours agricoles qui existent à l’époque, y compris à l’étranger. Dans les deux ans qui suivent son lancement, le chemin de fer portatif a déjà trouvé plus de 200 clients au sein de sa première cible, le monde agricole. Mais Decauville continue de perfectionner son produit, et il a compris que son usage peut être bien plus large…

En élargissant sa cible, notamment au transport de personnes, Decauville doit convaincre ses nouveaux clients potentiels. Il achète alors des encarts de publicité dans les revues spécialisées, puis dans des journaux à fort tirage, ce qui n’est pas encore très courant. Il médiatise les démonstrations de ses produits, par exemple à Compiègne, en 1877, où son chemin de fer portatif et sa locomotive baptisée « Liliputt », et ses wagons capables de transporter une soixantaine de voyageurs, connaissent un vif succès. Il obtient une plus grande notoriété encore en proposant gracieusement d’installer 1500 mètres de voies dans le jardin d’acclimatation, à l’occasion de l’Exposition Universelle de 1878. Chaque wagon est tiré par deux poneys, ce qui ravit enfants et touristes. Le succès est considérable : plus de 3000 voyageurs empruntent le train Decauville certains dimanches !

Enfin, Paul Decauville utilise une technique commerciale encore inconnue en France, à une époque où le crédit n’existe quasiment pas : s’inspirant de méthodes américaines, il propose son matériel à l’essai et prend à sa charge un éventuel démontage.

Une ouverture très précoce à l’international.

Dès la fin des années 1870 – soit moins de cinq après son lancement- le chemin de fer portatif est vendu à l’étranger, en Belgique d’abord, puis dans d’autres pays d’Europe dont l’Angleterre, matrice de la Révolution industrielle où les entrepreneurs français ont grande fierté à exporter leurs produits. Enfin, vers les dominions britanniques et les colonies françaises qui s’agrandissent. Par exemple, en 1882, le frère de Paul Decauville part en Australie pour installer 52 km de voies de 0,60m dans des plantations de canne à sucre ; en 1884, 580 km de voies sont posées entre Calcutta et Darjelling en Inde, et en 1886 l’inauguration de la ligne de Tien Tsin à Tsching Yang fait la Une de la presse française…et les exemples se comptent par dizaines, sur tous les continents.

Inauguration du chemin de fer Decauville de Tien-Tsin à Tshing-Yang le 20 novembre 1886, illustration tirée de l’ouvrage de Roger Bailly, Decauville, ce nom qui fit le tour du monde, 1999.

Ce formidable développement de l'entreprise, s’il doit sans doute beaucoup au talent de Paul Decauville et à la qualité de son produit, est aussi lié à un contexte particulièrement favorable.

D’abord, il trouve des financements. Pour honorer son carnet de commande, Decauville doit en effet réaliser des investissements considérables. Le réinvestissement de ses bénéfices n’a pu être suffisant à la construction de la gigantesque usine d’Evry Petit-bourg et à l’acquisition d’autres usines en France ou en Belgique.  Même s’il reste très discret sur le sujet, Decauville doit faire appel à des investisseurs externes. Or, à cette époque, la France dispose d’une quantité d’épargne très importante, et les investisseurs peinent parfois à trouver des projets sur le sol national. Autrement dit, la recherche de financement fut sans doute assez simple… à défaut d’être judicieuse : Decauville perdra en effet le contrôle de son entreprise au cours des années 1890.

D’autre part, il bénéficie de nouveaux débouchés. Decauville, comme les autres des industriels de son époque, cherche de nouveaux marchés ; en effet, dès les années 1870, le réseau principal ferroviaire français, centré sur Paris, est quasiment achevé ; la recherche de débouché devient un enjeu politique, Jules Ferry l’évoquant dans son célèbre discours de 1885 justifiant l’entreprise coloniale française. Le parti colonial s’organise en lobby, incitant les entrepreneurs à investir dans ces contrées neuves. Autrement dit, le choix de l’exportation vers les colonies, l’Europe et le monde entier est un choix partagé par un grand nombre d’industriels français.

Le rôle clef de l’Exposition Universelle de 1889

Les expositions universelles sont fréquentes en Europe dans la seconde moitié du XIXème siècle, à une époque où ce continent – et surtout le Royaume-Uni et la France - exercent une domination sans partage sur le reste du monde. Mais l’Exposition Universelle de Paris est aussi celle du centenaire du début de la Révolution Française, dans un pays où la République s’impose comme un régime incontournable au cours d’un XIXème siècle politiquement très tourmenté. Autrement dit, le choix de Decauville pour transporter les visiteurs de l’Exposition est aussi un choix politique – Paul Decauville est un maire républicain très engagé, qui deviendra sénateur en 1892 – et une formidable vitrine internationale pour son « chemin de fer portatif », qui transportera plus de six millions de personnes en 1889.

Et après ?

Paul Decauville perd progressivement le contrôle de son entreprise dans les années 1890, et l’entreprise, s’appuyant sur sa notoriété, choisira d’autre axes de développement, notamment les tramways, le chemin de fer classique, les bicyclettes ou même les automobiles ; Decauville passe d’une logique de produit à une logique de marque, le nom « Decauville » étant devenu synonyme de modernité, voire d’avant-garde.

Publicité pour les cycles Decauville, 1893. Bibliothèques spécialisées de la ville de Paris

A l’étranger, les chemins de fer portatifs sont progressivement cédés sous licence ; mais leur fabrication française connaitra un renouveau inattendu…avec la première guerre mondiale. Comme d’autres entreprises industrielles, Decauville participe ardemment à l’effort de guerre en construisant des chars d’assaut et … des chemins de fer portatifs, dont plus de 3000 km de voies sont posées pour acheminer rapidement troupes et logistique sur le champ de bataille !

La réussite du chemin de fer portatif Decauville est d’abord celle de son inventeur, Paul Decauville, entrepreneur pragmatique, innovant et animé d’une formidable confiance en l’avenir, qui sut tirer parti des opportunités de son époque. Dans un prochain article, je détaillerai la personnalité et l’univers mental de Paul Decauville.

 

 

 

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