Nous sommes entrés dans la sphère de l’accélération…et ce n’est pas nouveau

Le philosophe Paul Virilio a développé le concept de Dromosphère, pour désigner l’accélération des processus. Un concept qui pourrait être applicable à la vie au travail…

Connaissez-vous Paul Virilio ? architecte, artiste, philosophe, cet homme qui a fréquenté en son temps Deleuze et Dérida est bien plus célèbre aux États-unis que chez nous. Parfois désigné comme le « théoricien de la catastrophe » (nous en reparlerons), ses recherches portent sur la question de l’accélération dans l’histoire. Il désigne par le terme « Dromosphère » la sphère de l’accélération. Pour Virilio, toute l’Histoire peut s'analyser sous le prisme de la vitesse, et c'est la vitesse procure le pouvoir : dans l’Antiquité, les vainqueurs des Jeux Olympiques sont encensés dans leur cité et jouissent d’un prestige et d’un poids politique important, les chevaliers du Moyen-âge sur leur monture vont plus vite que les fantassins et sont décisifs dans les batailles, les presses de Gutenberg  diffusent plus largement et plus rapidement la connaissance, le chemin de fer de la Révolution Industrielle permet une accélération sans précédent de l’économie, grâce à la « Blietzkrieg » Hitler remporte ses premières batailles, et la course à l’atome permet aux Etats-Unis d’avoir une influence primordiale sur l’après-guerre. Bref, si l’on suit Virilio, « le pouvoir vient d’une vitesse supérieure », et la recherche de vitesse serait un ressort puissant de l’évolution des sociétés

https://www.canal-sport.fr/en/insep-regards_sur_le_sport/insep-regards-sur-le-sport-paul-virilio-extrait?sf_culture=fr

Cette perception de l’accélération se décline aussi sur la vie des individus. Jusqu’au XXème siècle, il fallait parfois plusieurs générations pour qu’un mode de vie se transforme. Ce qui caractérise notre époque, c’est que nous voyons sous yeux les transformations, les accélérations de la société. Il y a vingt-cinq ans, les téléphones et internet n’en étaient encore qu’à leurs balbutiements. Aujourd’hui, nous avons les deux pieds dans l’accélération numérique : Instagram a publié 30 milliards de photos depuis sa création en 2010, Google Translate traduit 70 millions de mots…par minute, et les GPS de nos « téléphones intelligents » (version québécoise de « smartphone ») nous empêchent de perdre du temps à chercher notre chemin, ce qui nous laisse le loisir de regarder une photo sur Snapchat pendant 10 secondes maximum…

Cette problématique de la vitesse, nous la ressentons au quotidien dans notre travail.

Les résultats, projets, rapport, doivent être rendus plus rapidement, la rotation des stocks impose une logistique chronométrée, les réorganisations s’enchaînent sans qu’on en saisisse toujours la pertinence. Dans bien des entreprises, la vision stratégique ne dépasse pas deux ou trois ans, et l’horizon pertinent est celui de la fin de l’année fiscale. La révolution numérique nous a certes permis de nous éviter bien des tâches ingrates et répétitives, mais pour les salariés elle s’accompagne aussi d’une pression horaire que beaucoup d’entre nous ont du mal à surmonter. En fait, c’est bien notre rapport au temps qui est bouleversé ; le chronométrage, à la minute près, est de plus en plus intériorisé par chacun. De nombreux sites internet mettent au haut d’un article le nombre de minutes nécessaires à sa lecture. Etre plus performant, plus efficace, plus rapide.  On semble inscrit dans cette bulle d’accélération, cette Dromosphère dont parle Paul Virilio.

Se pose dès lors la question des limites...

Car concrètement, les limites existent, sur le plan individuel comme au niveau global. Prenons l’exemple du sport : cette étude de chercheurs de l’INSEPP, notre institut national du sport, montre que les records du monde en athlétisme sont et seront de moins en moins battus, car le corps humain a ses limites. Au niveau global, la pensée du philosophe anglais Malthus, pourfendeur de la croissance démographique, est moins tournée en dérision qu’il y a quelques années, sachant qu’on ne voit guère aujourd’hui comment nous pourrons techniquement nourrir plus de 10 milliards d’habitants avec les ressources dont nous disposons sur la planète…

Dans ces conditions – et c’est l’autre versant de la pensée de Paul Virilio – il faut envisager la catastrophe, c’est-à-dire que cette fuite en avant par l’accélération mène un jour au désastre. Voilà qui est peu réjouissant !

Alors il n’y aucune raison d’espérer ?

Si.

Plein.

Car la pensée de Virilio peut prêter le flanc à la critique, et les recherches actuelles sur le cerveau humain peuvent nous donner de nouvelles clefs. Comme je ne veux pas prendre trop de votre temps, je développerai ces idées dans un prochain post…  Mais en conclusion de cet article, il faut dire que l’histoire sert aussi à prendre de la distance avec nos interrogations du quotidien. Si j’avais vécu au temps de Louis XIV, dans l’hypothèse peu probable où j’aurais dépassé l’âge de vingt ans (les 4/5 des enfants mourraient avant cet âge), j’aurais un œil en moins, une bouche complètement édentée après de souffrances incroyables, j’aurais vu mourir la plupart de mes enfants et j’aurais vécu des situations de famine au moins deux fois. Si j’avais vécu au milieu du XIXème siècle, j’aurais travaillé 15 heures par jour à la ferme où à l’usine, sans espoir de retraite, et devant compter sur les enfants qui me restent (un sur deux) pour assurer ma subsistance dans le cas hypothétique où je dépasserai l’espérance de vie moyenne, c’est-à-dire 50 ans.  Si j’avais vécu dans les années 60, j’aurais connu la guerre pendant mon enfance, et ses cortèges de faim, de morts, de trahisons et d’indécences, j’aurais eu un mal fou à me loger et je n’aurai que très peu voyagé. Non, ce n’était pas mieux avant, car malgré ses multiples défauts et son obsession du chronomètre, notre société actuelle est sans doute bien plus douce que les sociétés du passé...ce qui n’est bien sûr pas une raison valable pour ne pas vouloir la faire évoluer !

 

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