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Testé pour la première fois en 1875, le chemin de fer Decauville, d’abord utilisé pour faciliter les récoltes de betteraves de l’exploitation familiale, devient en moins d’une dizaine d’années un succès mondial. Comment expliquer une si belle trajectoire ?

Carte postale, 1889. Source : base Joconde, ministère de la culture.

A Paris, lors de l’Exposition Universelle de 1889 où est inaugurée la Tour Eiffel, un « petit train » Decauville transporte plus de 6 millions de spectateurs entre les différents lieux de l’exposition, sur un parcours de trois kilomètres.  A la fin de l’Exposition, Paul Decauville fait afficher sur des banderoles « le chemin de fer Decauville remercie les 6 millions de voyageurs qui lui ont accordé leur confiance », renforçant ainsi une notoriété déjà bien établie.

A cette époque les « chemins de fer portatifs » Decauville, utilisant des rails de 50 ou 60 cm d’écartement très faciles à installer, sont utilisés dans l’agriculture pour faciliter les récoltes, dans les mines pour transporter le minerai ou pour faire voyager des personnes sur des distances allant parfois jusqu’à plusieurs centaines de kilomètres. D’abord cantonné en Ile de France, le marché de Decauville devient rapidement mondial, et une communication efficace met en avant des implantations en Chine, en Amérique du Sud ou en Australie, et bien entendu dans l’Empire colonial français. Une usine de plusieurs milliers de m2 a été inaugurée en 1884 à Corbeil (aujourd’hui Corbeil-Essonnes), et Decauville est considéré comme un fleuron de l’industrie française. Or ce succès s’est réalisé en moins de vingt ans. Comment expliquer une réussite aussi foudroyante ?

Paul Decauville innove en perfectionnant un système existant.

En 1871, lorsque Paul Decauville, hérite de la vaste propriété agricole familiale située aux environs d’Evry à l’âge de 25 ans, il a de grandes ambitions. Son exploitation est la première en France à utiliser des machines agricoles utilisant la vapeur. Les gains de productivité sont énormes, mais sans animaux de traits, bœufs ou chevaux, récolter sur terrain boueux devient problématique. Decauville s’intéresse au système de l’ingénieur Corbin : il s’agit de faire circuler des wagonnets à deux roues sur des rails en bois, assez semblables à une échelle, et très simples à poser. Paul Decauville teste le système, qui ne le convainc pas : les rails s’enfoncent dans la boue, et les wagonnets sont instables. Il fait alors réaliser des rails de même gabarit, mais en fer, et améliore la stabilité des wagonnets en les dotant de quatre roues. En 1875, l’automne est particulièrement pluvieux et Paul Decauville décide de tester son nouveau matériel.  Pari gagné : les rails en fer ne s’enfoncent pas dans le sol, et peuvent être facilement déplacés entre les rangées de betteraves ; chaque tronçon peut être manœuvré par un seul homme la récolte de 9000 tonnes est sauvée, grâce à ce premier « chemin de fer portatif » …qui fera sa fortune.

Illustration tirée de l’ouvrage de Sylvia Rhodier, Les Decauville, l’histoire d’une réussite sociale, 2014.

Decauville n’a pas véritablement inventé un nouveau système de chemin de fer (des chemins de fer à voies étroites sont attestés en Angleterre dès les années 1850), mais il l’a amélioré, fiabilisé et surtout lui a trouvé un nouvel usage. C’est la première clef de succès. Il y en a d’autres…

Un marché à maturité

Les années 1875-1890 ne se caractérisent pas par une croissance économique exceptionnelle. En revanche, la mise en place du réseau ferroviaire français est achevée, et on commence à construire le réseau secondaire ; Decauville bénéficie de cette fièvre ferroviaire alimentée par l’idée que le chemin de fer constitue le moyen de transport le plus efficace et le plus moderne. Or les atouts du système Decauville sont nombreux : facilité de mise en place (un homme seul pouvait déplacer un rail, une équipe pouvait poser plusieurs centaines de mètres par jour), coût moins élevé qu’un chemin de fer traditionnel, fiabilité à toute épreuve. Cela permet d’envisager de nombreux usages : utilisation dans les exploitations agricoles modernes, mais aussi transport de minerai dans les houillères, chemins de fer touristiques dans les stations balnéaires en plein essor en cette fin du XIXème siècle, transport de personnes dans des zones où la pose d’un chemin de fer classique serait trop coûteuse…le contexte est donc favorable au succès du petit train Decauville, à une époque où l’automobile n’existe pas encore…

Un sens de la communication exceptionnel

Publicité Decauville parue dans Victor Billaud, Royan et ses environs, guide du touriste, Victor Billaud Editeur, Royan, 1890, p. lxxxiv. Cité par Jean-Jacques Marchi, dans Paul Decauville et le tourisme ferroviaire : un « modèle Decauville » Revue d’histoire des chemins de fer, 42-43 | 2012

Jeune entrepreneur issu d’une grande famille d’agriculteurs, Paul Decauville est doté d’un solide réseau et d’un excellent sens de la communication. Il ne ménage pas ses efforts pour promouvoir son « chemin de fer portatif ». Il met d’abord au point un storytelling efficace pour mettre en scène l’ingéniosité de son système, qui a sauvé sa récolte. Il publie des articles dans des revues spécialisées, comme le journal d’Agriculture pratique, qui avait déjà relayé l’installation de machines agricoles à vapeur dans son exploitation. Il organise des démonstrations sur ses terres, où il convie les plus gros agriculteurs de l’Ile de France ; il participe aux nombreux concours agricoles qui existent à l’époque, y compris à l’étranger. Dans les deux ans qui suivent son lancement, le chemin de fer portatif a déjà trouvé plus de 200 clients au sein de sa première cible, le monde agricole. Mais Decauville continue de perfectionner son produit, et il a compris que son usage peut être bien plus large…

En élargissant sa cible, notamment au transport de personnes, Decauville doit convaincre ses nouveaux clients potentiels. Il achète alors des encarts de publicité dans les revues spécialisées, puis dans des journaux à fort tirage, ce qui n’est pas encore très courant. Il médiatise les démonstrations de ses produits, par exemple à Compiègne, en 1877, où son chemin de fer portatif et sa locomotive baptisée « Liliputt », et ses wagons capables de transporter une soixantaine de voyageurs, connaissent un vif succès. Il obtient une plus grande notoriété encore en proposant gracieusement d’installer 1500 mètres de voies dans le jardin d’acclimatation, à l’occasion de l’Exposition Universelle de 1878. Chaque wagon est tiré par deux poneys, ce qui ravit enfants et touristes. Le succès est considérable : plus de 3000 voyageurs empruntent le train Decauville certains dimanches !

Enfin, Paul Decauville utilise une technique commerciale encore inconnue en France, à une époque où le crédit n’existe quasiment pas : s’inspirant de méthodes américaines, il propose son matériel à l’essai et prend à sa charge un éventuel démontage.

Une ouverture très précoce à l’international.

Dès la fin des années 1870 – soit moins de cinq après son lancement- le chemin de fer portatif est vendu à l’étranger, en Belgique d’abord, puis dans d’autres pays d’Europe dont l’Angleterre, matrice de la Révolution industrielle où les entrepreneurs français ont grande fierté à exporter leurs produits. Enfin, vers les dominions britanniques et les colonies françaises qui s’agrandissent. Par exemple, en 1882, le frère de Paul Decauville part en Australie pour installer 52 km de voies de 0,60m dans des plantations de canne à sucre ; en 1884, 580 km de voies sont posées entre Calcutta et Darjelling en Inde, et en 1886 l’inauguration de la ligne de Tien Tsin à Tsching Yang fait la Une de la presse française…et les exemples se comptent par dizaines, sur tous les continents.

Inauguration du chemin de fer Decauville de Tien-Tsin à Tshing-Yang le 20 novembre 1886, illustration tirée de l’ouvrage de Roger Bailly, Decauville, ce nom qui fit le tour du monde, 1999.

Ce formidable développement de l'entreprise, s’il doit sans doute beaucoup au talent de Paul Decauville et à la qualité de son produit, est aussi lié à un contexte particulièrement favorable.

D’abord, il trouve des financements. Pour honorer son carnet de commande, Decauville doit en effet réaliser des investissements considérables. Le réinvestissement de ses bénéfices n’a pu être suffisant à la construction de la gigantesque usine d’Evry Petit-bourg et à l’acquisition d’autres usines en France ou en Belgique.  Même s’il reste très discret sur le sujet, Decauville doit faire appel à des investisseurs externes. Or, à cette époque, la France dispose d’une quantité d’épargne très importante, et les investisseurs peinent parfois à trouver des projets sur le sol national. Autrement dit, la recherche de financement fut sans doute assez simple… à défaut d’être judicieuse : Decauville perdra en effet le contrôle de son entreprise au cours des années 1890.

D’autre part, il bénéficie de nouveaux débouchés. Decauville, comme les autres des industriels de son époque, cherche de nouveaux marchés ; en effet, dès les années 1870, le réseau principal ferroviaire français, centré sur Paris, est quasiment achevé ; la recherche de débouché devient un enjeu politique, Jules Ferry l’évoquant dans son célèbre discours de 1885 justifiant l’entreprise coloniale française. Le parti colonial s’organise en lobby, incitant les entrepreneurs à investir dans ces contrées neuves. Autrement dit, le choix de l’exportation vers les colonies, l’Europe et le monde entier est un choix partagé par un grand nombre d’industriels français.

Le rôle clef de l’Exposition Universelle de 1889

Les expositions universelles sont fréquentes en Europe dans la seconde moitié du XIXème siècle, à une époque où ce continent – et surtout le Royaume-Uni et la France - exercent une domination sans partage sur le reste du monde. Mais l’Exposition Universelle de Paris est aussi celle du centenaire du début de la Révolution Française, dans un pays où la République s’impose comme un régime incontournable au cours d’un XIXème siècle politiquement très tourmenté. Autrement dit, le choix de Decauville pour transporter les visiteurs de l’Exposition est aussi un choix politique – Paul Decauville est un maire républicain très engagé, qui deviendra sénateur en 1892 – et une formidable vitrine internationale pour son « chemin de fer portatif », qui transportera plus de six millions de personnes en 1889.

Et après ?

Paul Decauville perd progressivement le contrôle de son entreprise dans les années 1890, et l’entreprise, s’appuyant sur sa notoriété, choisira d’autre axes de développement, notamment les tramways, le chemin de fer classique, les bicyclettes ou même les automobiles ; Decauville passe d’une logique de produit à une logique de marque, le nom « Decauville » étant devenu synonyme de modernité, voire d’avant-garde.

Publicité pour les cycles Decauville, 1893. Bibliothèques spécialisées de la ville de Paris

A l’étranger, les chemins de fer portatifs sont progressivement cédés sous licence ; mais leur fabrication française connaitra un renouveau inattendu…avec la première guerre mondiale. Comme d’autres entreprises industrielles, Decauville participe ardemment à l’effort de guerre en construisant des chars d’assaut et … des chemins de fer portatifs, dont plus de 3000 km de voies sont posées pour acheminer rapidement troupes et logistique sur le champ de bataille !

La réussite du chemin de fer portatif Decauville est d’abord celle de son inventeur, Paul Decauville, entrepreneur pragmatique, innovant et animé d’une formidable confiance en l’avenir, qui sut tirer parti des opportunités de son époque. Dans un prochain article, je détaillerai la personnalité et l’univers mental de Paul Decauville.

 

 

 

Decauville, une PME de l’Essonne spécialisée dans les bennes montées sur véhicules industriels, est aujourd’hui intégrée au groupe Marrel-Fassi. Riche de plus de 150 ans d’histoire, Decauville fut, à la fin du XIXème siècle, l’un des fleurons de l’industrie française. L’entreprise a été rendue célèbre par son « chemin de fer portatif », innovation géniale permettant de transporter, en fonction des besoins, des produits agricoles, du minerai ou des voyageurs. L’entreprise, dont le destin se sépare de celui de son fondateur, Paul Decauville, à la fin du XIXème siècle, n’a cessé de se diversifier et d’innover, pour construire des tramways, des locomotives, des engins de levage, des chars d’assaut pendant la première guerre mondiale, des autorails (parfois dénommés « michelines »), mais aussi des bicyclettes, des automobiles voire même pendant l’occupation des « perruques », instruments rudimentaires destinés à faciliter la récolte des pommes de terre…L’usine Decauville a fait vivre des générations d’ouvriers dans la région de Corbeil-Evry, et marque encore ce territoire de son empreinte. Comment expliquer la réussite foudroyante du « chemin de fer portatif » ? Qui est Paul Decauville, son inventeur ? Quel est le parcours de l’entreprise, de la fin du XIXème siècle jusqu’à aujourd’hui ?

La notion de  "droit à l'erreur" , bien connu dans les sciences de l'éducation, se développe peu à peu en management...

La notion de « droit à l’erreur » a été développée dans le programme d’Emmanuel Macron ; le projet doit permettre un dialogue plus souple entre les particuliers et les entreprises face à l’administration, afin d’éviter des sanctions couperets, perçues comme autant d’injustices. L’idée est que le contribuable qui se trompe de bonne foi ne doit pas être sanctionné. Cette irruption du « droit à l’erreur » dans le champ politique n’est qu’un aspect d’une problématique qui impacte d’autres domaines, dont l’enseignement et le management, que j’évoquerai ici.

Deux manières de percevoir l'erreur en éducation...avec de grandes conséquences

« Tu as fait une erreur ». Cette phrase, nous l’avons tous entendue dans notre enfance. En soi, c’est un constat objectif, mais le plus important réside en fait dans le non-dit qui suit ce diagnostic ; si on entend par là « tu as fait une erreur mais ce n’est pas grave, c’est en se trompant qu’on apprend » l’erreur devient une légère embûche que l’on dépassera, avec confiance ; si au contraire l’erreur est synonyme de « tu es vraiment nul », les choses se gâtent, et il y a fort à parier que la légère embûche se transforme assez vite en obstacle. Il y a peu de certitudes absolues en pédagogie, mais mon expérience d’enseignant m’a persuadé d’une chose : si on dit à quelqu’un qu’il est nul (a fortiori si c’est un enfant ou un ado), il ne progressera pas ; et les avancées récentes sur la connaissance du cerveau humain conforte ce constat empirique. En effet, notre cerveau comprend un grand nombre de neurones miroirs, qui nous permettent d’intégrer, de nous approprier, ce que les autres pensent de nous ; nous sommes avant tout des êtres sociaux : le regard des autres est essentiel à la construction de l’individu ; pour un enfant ou un adolescent, la dévalorisation de la part des adultes – parents, enseignants, entourage - a des effets délétères à peu près certains sur la confiance en soi, et sur la réussite scolaire. Et l’inverse est vrai : la satisfaction de voir son travail valorisé libère de la dopamine dans le cerveau, et peut enclencher un cercle positif incluant plaisir, curiosité et dynamisme. Les chercheurs en pédagogie Philippe Meirieux ou Jean-Pierre Astolfi ont démontré depuis belle lurette que faire de l’erreur une faute est mortifère pour les apprentissages. Et nombre d’expériences en classe axées sur le test, l’expérimentation, qui donne toute sa place à l’erreur (on peut citer « la main à la pâte », du prix Nobel Georges Charpark) démontrent que l’erreur fait partie de l’apprentissage, et qu’on apprend en se trompant. Reste que dans les pratiques scolaires quotidiennes, ces principes de bon sens ne sont pas toujours appliqués, et que certains élèves se trompent plus que d’autres, ce qui peut agacer le plus zen des pédagogues ; et que le plus motivé des enseignants ne pourra pas faire grand-chose face à un enfant qui, de retour chez lui, entend ses parents lui dire qu’il est nul…En anglais, « faute d’orthographe » se dit « spelling mistake » soit, littéralement, une « erreur d’orthographe ». Or les mots ont un sens : « faire une erreur », c’est se tromper, c’est un diagnostic, sans jugement de valeur. « Faire une faute », c’est déroger à la règle, et cela implique une responsabilité personnelle, on entre dans un vocabulaire juridique, qui implique une sanction. Preuve que, dans notre pays, il ne fait guère bon se tromper…

Quand la Silicon Valley revendique le droit à l'erreur

depuis plusieurs années, dans le monde anglo-saxon, les discours des créateurs de start-up sur l’erreur et l’échec sont assez revigorants ; prenant exemple sur les success stories des acteurs de la Silicon Valley, ils montrent que l’erreur fait partie intégrante d’un parcours vers le succès. On peut évoquer, parmi des milliers, deux plantages magnifiques : l’énorme échec dans les années 90 du Newton d’Apple, qui préfigurait pourtant l’iPad, ou le Zune de Microsoft, remis récemment au goût du jour par le film « les Gardiens de la galaxie 2 », où le héros troque son vieux walkman par un truc encore plus ringard, un lecteur de mp3 Zune. On sait que Google lance chaque année des dizaines de projets, dont bien peu connaitront le succès. Ces échecs ne sont pourtant considérés que comme des aléas, ou même comme un moyen pertinent pour se renforcer. La tolérance vis-à-vis de l’échec semble essentielle pour permettre l’innovation, facteur clef de succès dans l’économie numérique ; et l’innovation si ça marche, avec la logique du « winner takes all », c’est bingo. D’où un discours très bien rôdé, reprenant fréquemment cette formule attribuée à Bill Gates : « It’s fine to celebrate success but it is more important to heed the lessons of failure » . Voici un beau programme. Certes, il n’aura échappé à personne qu’en général ces thuriféraires de l’échec sont des gens qui, finalement, ont fort bien réussi, ce qui nous conduit naturellement à nuancer leur enthousiasme. Il n’en reste pas moins que l’erreur permet de progresser, du moins si elle s’accompagne de bienveillance et de confiance. Si vous êtes dubitatif, je vous conseille d’écouter cette émission de radio. Mais il est vrai que cette idée est loin d’être une évidence pour nous, Français.

Le Dieselgate de Volkswagen démontre qu'intégrer le droit à l'erreur dans le management est désormais indispensable

Pourtant, les choses avancent, notamment sur le plan du management. D’abord, le monde très dynamique des start-up française relaie assez bien le discours de leurs collègues américains. Et sur le fond, Il s’agit aussi de dénoncer les risques qu’il y a, dans les grandes organisations, à passer sous silence certaines erreurs, afin d’éviter les sanctions; ainsi l’affaire du Dieselgate peut être vue comme une incapacité de la chaine hiérarchique de Volkswagen à tolérer les erreurs, ce qui a mené l’entreprise à installer un logiciel hypersophistiqué réduisant artificiellement la consommation d’essence des voitures lors des contrôles antipollution… à l’insu de PDG du groupe, Martin Winterkorn ! Dans l’excellent livre Ils se croyaient les meilleurs, Christine Kerdellant explique que « par peur des représailles, ils (les salariés) n’ont pas osé révéler les vrais chiffres de pollution des moteurs » ; elle cite ensuite un article du Monde : « Qui a connu les crises de colère de Martin Winterkorn sait que personne ne lui parlait de problèmes sans y être obligé » ; le nouveau PDG, Matthias Müller a d’ailleurs reconnu que cette erreur était largement liée à un problème managérial, et a souhaité mettre en place une organisation « ouverte et décentralisée ».
Autrement dit, les tendances managériales actuelles, que l’on parle de management bienveillant, agile ou collaboratif, ne sont pas simplement liées à des considérations éthiques de respect de la personne humaine : en accordant plus de souplesse aux salariés, en leur permettant de se tromper, en instaurant un climat de confiance, on stimule la créativité – élément clef de l’économie à venir et… on essaie d’éviter des catastrophes du type Dieselgate.
Les changements culturels sont à évolution lente. Ne doutons pas cependant, que les mentalités sont, progressivement en train de changer, dans l’école, dans les institutions et dans l’entreprise, et espérons qu’à l’avenir faire une erreur sera de moins en moins considéré comme…une faute.

 

 

Le philosophe Paul Virilio a développé le concept de Dromosphère, pour désigner l’accélération des processus. Un concept qui pourrait être applicable à la vie au travail…

Connaissez-vous Paul Virilio ? architecte, artiste, philosophe, cet homme qui a fréquenté en son temps Deleuze et Dérida est bien plus célèbre aux États-unis que chez nous. Parfois désigné comme le « théoricien de la catastrophe » (nous en reparlerons), ses recherches portent sur la question de l’accélération dans l’histoire. Il désigne par le terme « Dromosphère » la sphère de l’accélération. Pour Virilio, toute l’Histoire peut s'analyser sous le prisme de la vitesse, et c'est la vitesse procure le pouvoir : dans l’Antiquité, les vainqueurs des Jeux Olympiques sont encensés dans leur cité et jouissent d’un prestige et d’un poids politique important, les chevaliers du Moyen-âge sur leur monture vont plus vite que les fantassins et sont décisifs dans les batailles, les presses de Gutenberg  diffusent plus largement et plus rapidement la connaissance, le chemin de fer de la Révolution Industrielle permet une accélération sans précédent de l’économie, grâce à la « Blietzkrieg » Hitler remporte ses premières batailles, et la course à l’atome permet aux Etats-Unis d’avoir une influence primordiale sur l’après-guerre. Bref, si l’on suit Virilio, « le pouvoir vient d’une vitesse supérieure », et la recherche de vitesse serait un ressort puissant de l’évolution des sociétés

https://www.canal-sport.fr/en/insep-regards_sur_le_sport/insep-regards-sur-le-sport-paul-virilio-extrait?sf_culture=fr

Cette perception de l’accélération se décline aussi sur la vie des individus. Jusqu’au XXème siècle, il fallait parfois plusieurs générations pour qu’un mode de vie se transforme. Ce qui caractérise notre époque, c’est que nous voyons sous yeux les transformations, les accélérations de la société. Il y a vingt-cinq ans, les téléphones et internet n’en étaient encore qu’à leurs balbutiements. Aujourd’hui, nous avons les deux pieds dans l’accélération numérique : Instagram a publié 30 milliards de photos depuis sa création en 2010, Google Translate traduit 70 millions de mots…par minute, et les GPS de nos « téléphones intelligents » (version québécoise de « smartphone ») nous empêchent de perdre du temps à chercher notre chemin, ce qui nous laisse le loisir de regarder une photo sur Snapchat pendant 10 secondes maximum…

Cette problématique de la vitesse, nous la ressentons au quotidien dans notre travail.

Les résultats, projets, rapport, doivent être rendus plus rapidement, la rotation des stocks impose une logistique chronométrée, les réorganisations s’enchaînent sans qu’on en saisisse toujours la pertinence. Dans bien des entreprises, la vision stratégique ne dépasse pas deux ou trois ans, et l’horizon pertinent est celui de la fin de l’année fiscale. La révolution numérique nous a certes permis de nous éviter bien des tâches ingrates et répétitives, mais pour les salariés elle s’accompagne aussi d’une pression horaire que beaucoup d’entre nous ont du mal à surmonter. En fait, c’est bien notre rapport au temps qui est bouleversé ; le chronométrage, à la minute près, est de plus en plus intériorisé par chacun. De nombreux sites internet mettent au haut d’un article le nombre de minutes nécessaires à sa lecture. Etre plus performant, plus efficace, plus rapide.  On semble inscrit dans cette bulle d’accélération, cette Dromosphère dont parle Paul Virilio.

Se pose dès lors la question des limites...

Car concrètement, les limites existent, sur le plan individuel comme au niveau global. Prenons l’exemple du sport : cette étude de chercheurs de l’INSEPP, notre institut national du sport, montre que les records du monde en athlétisme sont et seront de moins en moins battus, car le corps humain a ses limites. Au niveau global, la pensée du philosophe anglais Malthus, pourfendeur de la croissance démographique, est moins tournée en dérision qu’il y a quelques années, sachant qu’on ne voit guère aujourd’hui comment nous pourrons techniquement nourrir plus de 10 milliards d’habitants avec les ressources dont nous disposons sur la planète…

Dans ces conditions – et c’est l’autre versant de la pensée de Paul Virilio – il faut envisager la catastrophe, c’est-à-dire que cette fuite en avant par l’accélération mène un jour au désastre. Voilà qui est peu réjouissant !

Alors il n’y aucune raison d’espérer ?

Si.

Plein.

Car la pensée de Virilio peut prêter le flanc à la critique, et les recherches actuelles sur le cerveau humain peuvent nous donner de nouvelles clefs. Comme je ne veux pas prendre trop de votre temps, je développerai ces idées dans un prochain post…  Mais en conclusion de cet article, il faut dire que l’histoire sert aussi à prendre de la distance avec nos interrogations du quotidien. Si j’avais vécu au temps de Louis XIV, dans l’hypothèse peu probable où j’aurais dépassé l’âge de vingt ans (les 4/5 des enfants mourraient avant cet âge), j’aurais un œil en moins, une bouche complètement édentée après de souffrances incroyables, j’aurais vu mourir la plupart de mes enfants et j’aurais vécu des situations de famine au moins deux fois. Si j’avais vécu au milieu du XIXème siècle, j’aurais travaillé 15 heures par jour à la ferme où à l’usine, sans espoir de retraite, et devant compter sur les enfants qui me restent (un sur deux) pour assurer ma subsistance dans le cas hypothétique où je dépasserai l’espérance de vie moyenne, c’est-à-dire 50 ans.  Si j’avais vécu dans les années 60, j’aurais connu la guerre pendant mon enfance, et ses cortèges de faim, de morts, de trahisons et d’indécences, j’aurais eu un mal fou à me loger et je n’aurai que très peu voyagé. Non, ce n’était pas mieux avant, car malgré ses multiples défauts et son obsession du chronomètre, notre société actuelle est sans doute bien plus douce que les sociétés du passé...ce qui n’est bien sûr pas une raison valable pour ne pas vouloir la faire évoluer !

 

S’intéresser à l’histoire d’un mot, à l’évolution de son sens, à sa trajectoire dans le temps et dans l’espace réserve toujours des surprises. Le mot « performance » en est un bon exemple.

« Performance » est introduit en France au XIXème siècle ; c’est un mot anglais, issu du vocabulaire sportif, au départ cantonné aux performances…des chevaux de course ! En anglais performance est un substantif du verbe perfom, abréviation de l’anglo-normand performer, lui-même issu de l’ancien français parfourmer. Autrement dit, le terme a traversé la Manche il y a plus de mille ans, lorsque Guillaume le Conquérant s’installe en Angleterre avec ses vassaux. La langue française continuera d’être utilisée pendant des siècles à la cour d’Angleterre, notamment parce que les rois successifs se marieront fréquemment avec des princesses françaises, dont la plus célèbre est Aliénor d’Aquitaine. Ainsi, on retrouve parfourmer dans une loi édictée en rançais au XIVème siècle par le roi d’Angleterre Edouard III : Et que il plese a nostre seigneur le roy de parfourmer la grace qu’elle y a promys (« qu’il plaise à notre seigneur roi d’accomplir la grâce promise »). Quant aux racines de parfourmer (à prononcer en roulant les « r » et en prononçant la finale, ce qui donne quelque chose comme parrrfourrrmère…), elles proviennent probablement du latin perficere signifie faire complètement, achever, sens assez proche, en français actuel, de verbe parfaire.

Donc :

Performance est utilisé dès le XVIème siècle en Angleterre dans le monde du théâtre. Une performance est alors un spectacle, une représentation, sens qui existe toujours dans l’anglais d’aujourd’hui. Ainsi, a performance anxiety désigne…le trac.

En français, le grand Larousse définit en 1922 la performance comme le « Résultat obtenu dans chacune de ses exhibitions par un cheval de course, un champion quelconque : une magnifique performance. » A cette époque, le terme est encore réservé à la sphère sportive, mais progressivement le terme est appliqué aux athlètes eux-mêmes, ou à leur outil : on parle de la performance d’une voiture de course. La notion de performance artistique, venue de l’anglais, se diffuse progressivement dans les années 60-70.  Elle découle de l’utilisation théâtrale du mot : il s’agit d’une action réalisée par un artiste, ayant souvent un caractère unique, en général devant des spectateurs.

En français, quand la performance a rejoint le champ du vocabulaire managérial, c’est assez naturellement l’aspect sportif qui l’a emporté : selon le CNRTL (centre national de ressources textuelles et lexicale) les deux synonymes les plus pertinents du mot performance sont « exploit » et « prouesse ».

Mais soyons vigilant sur les nuances linguistiques ! en effet, en anglais, la performance conserve le plus souvent son sens « classique », à savoir le résultat d’une action, sa réalisation ou sa description : Sterling performance on the Stock Exchange se traduit par le comportement en bourse de la livre sterling.

Dans une certaine mesure, performance est donc un faux-ami. Cela permet aussi de relativiser les invocations si fréquentes à la performance : Dans le sport comme dans la vie, une performance, autrement dit un exploit, une prouesse, est rare, elle doit être préparée soigneusement, et elle ne peut pas être un état permanent…

Cet article a été publié initialement sur linkedin le 28 janvier 2017

 

Afin de préparer une conférence sur l’origine du suffrage universel, je me suis replongé dans les idées de Montesquieu.

Montesquieu, on l’a tous appris à l’école, a développé de la théorie de la séparation des trois pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire). Né en 1689, il vit sa jeunesse sous la fin du règne de Louis XIV, devient jeune adulte sous la Régence et vieillit sous Louis XV. De Montesquieu, on connait surtout les Lettres persanes, savoureux échange entre deux persans, Usbek et Rica, et une œuvre théorique majeure, l’Esprit des Lois (1748). Ce dernier ouvrage permet de comprendre sa position sur le suffrage universel.

Pour Montesquieu, l’important est d’éviter à tout prix le despotisme, c’est-à-dire l’absence de contre-pouvoir. Pour cela, il imagine un système très éloigné de notre conception actuelle de la démocratie : une sorte de co-souveraineté entre les trois pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire), qui ne doivent pas être entre les mêmes mains. Montesquieu ne dit pas que cette séparation doit nécessairement être étanche. La clef d’une bonne gouvernance est dans l’équilibre, l’existence de contre-pouvoirs. Les trois forces sociales qu’il distingue (le roi, le peuple et l’aristocratie) doivent être complémentaires, et si l’une d’elle a trop d’influence sur les autres, c’est la porte ouverte au despotisme (si le roi l’emporte) ou à la démagogie (si c’est le peuple). Aristocrate lui-même (« j’ai 350 ans de noblesse prouvée » disait-il), il considère l’aristocratie comme la force sociale la plus stable. Il semble donner sa préférence à une sorte de république aristocratique, telle la République de Venise, avec une aristocratie qui serait très large (« Plus une aristocratie approchera de la démocratie, plus elle sera parfaite ; elle le deviendra moins à mesure qu’elle approchera de la monarchie »).

S’il est libéral, au sens politique du terme, Montesquieu n’est pas démocrate pour autant : il n’envisage pas pouvoir mettre en place une république démocratique, telle Athènes sous l’Antiquité, à l’échelle d’un pays. La démocratie (du grec démos, le peuple, et kratos, le pouvoir) où chaque citoyen a le droit de s’exprimer sur les affaires, ne lui convient pas : pour lui, il ne faut pas confondre le peuple et la populace, et il faut refuser le droit de vote à ceux qui sont dans un trop profond « état de bassesse » ; « dans le gouvernement, même populaire, la puissance ne doit pas tomber entre les mains du bas peuple ». En cela, il reste dans son époque.

Montesquieu défend donc ce qu’on appelle le suffrage censitaire, excluant les plus pauvres de la démocratie. C’est d’ailleurs ce système qui est mis en place par les Révolutionnaires de 1789. En cela, la pensée de Montesquieu n’a rien d’original : la plupart de ses contemporains, dont Voltaire, pensaient la même chose.

Pourquoi ? Ça, c’est une autre histoire…

Cet article a été publié initialement sur linkedin le 4 janvier 2017